PROSPECT 15
UNE EXPERIENCE DE TRANSCOMMUNALITE COORDONNEE

Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

PRECARITE

Bien-Etre et Précarité

Un Colloque s'est tenu en septembre dernier au Moulins de Beez. Organisé par la Fédération Wallonne des CPAS, son thème traitait de la détermination d'indicateurs complémentaires au PIB. Les lignes qui suivent relatent, sous une forme particulière, le contenu des échanges notamment vu sous l'angle des personnes défavorisées. 


Cher Père Noël, 

Nous sommes un groupe de citoyens fauchés, gênés, impécunieux, indigents, nécessiteux,… Bref, utilisons le mot, nous sommes des pauvres que la société d'aujourd'hui nomme des personnes en précarité. Bel euphémisme peu dérangeant. Et nous le trouvons même valorisant car on nous considère comme des personnes. En précarité, d'accord, mais des personnes quand même!

Nous vous écrivons cette petite bafouille, Père Noël, pour vous demander de nous écouter et peut-être, qui sait, de nous aider à avancer. Nous avons été invités, femmes et hommes, à participer à un colloque en septembre dernier auquel participaient aussi un Ministre, une Professeure d'université, des Présidents de CPAS et d'autres gens importants. Nous avons même pris la parole à cette rencontre. Il y était question de richesse, de production de biens. Si nous avons été invités à cette rencontre, c'est parce nous avions participé à une enquête du Gouvernement wallon. Nous aimerions vous partager notre opinion sur le contenu de celle-ci. 

La Wallonie et ses Ministres ont décidé, dans le cadre du Plan Marshall 2.Vert, de développer un certain nombre d’indicateurs afin de guider et d’évaluer au mieux l’action du Gouvernement. Il s’agit d’indicateurs complémentaires au PIB (Produit Intérieur Brut, mesure chiffrée de la valeur de l’ensemble des biens et services produits sur le territoire d’un pays donné au cours d’une période déterminée). Nous n'avons pas compris totalement de quoi il s'agissait, sinon qu'il était question de mesurer la qualité de vie des gens autrement qu'à partir de l'argent. Et comme nous, on n'en a qu'un tout petit peu, cela nous semblait intéressant. 

Quelques mots de clarification, cher Père Noël. Des indicateurs, ça mesure. C'est, paraît-il, comme un radar le long d'une route: il mesure la vitesse. La mesure diffère d'une voiture à l'autre. Les indicateurs mesurent la richesse, le niveau de confort, la valeur d'une maison, les revenus, la santé et plein d'autres choses. Et cela varie d'une personne à l'autre. Certains indicateurs mesurent aussi le bien-être. Vous l'aurez compris, certains indicateurs se basent sur des chiffres, d'autres sur le ressenti. Dans l'enquête à laquelle nous avons participé, il s'agissait d'indicateurs considérés comme faisant référence à des valeurs essentielles pour les gens: équilibres économiques, équilibres sociaux, santé, éducation et compétences, niveau de vie, logement, emploi-travail, mobilité, environnement et cadre de vie, utilisation du temps, gouvernance, épanouissement social et culturel, égalité des chances, justice et équité, engagement civique et citoyenneté, équilibre personnel, bien-être subjectif, spiritualité-philosophie-religion. L'enquête allait classer les priorités des citoyens.  

Là encore, cher Père Noël, nous avions du mal. Mais nous avons été pris en charge et avons pu répondre, avec nos mots, au questionnaire. Quelles étaient pour nous les valeurs essentielles de nos vies? Et il apparut vite que nos réponses à nous, personnes en précarité, divergeaient de celles des citoyens lambda. Le mot lambda veut sans doute dire riches, aisés, normaux, comme il faut, au travail,... Quoique! Nous avons entendu dire que certains travailleurs ne pouvaient plus, malgré leur salaire, nouer les deux bouts.

Commençons, cher Père Noël, par le logement. "Le logement, c’est la base de tout." Pour nous, il est essentiel mais très problématique. Avec un logement, on peut tout faire et croire que tout (re)devient possible. On nous a dit que c'est un besoin fondamental qui, quand il est rejoint, rend tout le reste possible: la reconnaissance, l'estime, l'accomplissement. Se loger, c'est comme se nourrir, cela devient vite une obsession. "Sans cela, pas de place pour les rêves". Eh oui, nous avons aussi le droit de rêver. Souvent cependant, logement rime avec cauchemar! Les prix, Père Noël, c'est de la folie, vous le dites vous-même pour les jouets. "Un logement correct à prix abordable, c’est tellement rare". Les charges, le coût de l’énergie, le coût des déménagements, dingues. Le sommet de l'injustice, c'est le logement social. "Il y a des personnes qui ont les moyens et qui, pourtant, ont un logement social". Enfin, Père Noël, quand on dit à un propriétaire qu’on vient du CPAS, c’est fini, on n’a aucune chance. On est recalé. Une chose encore, si vous avez des relations dans votre entourage, il faut dénoncer les marchands de sommeil. "On ne peut pas se faire de l'argent sur le malheur des gens".

"C’est trop cher de se soigner", Père Noël. Alors parfois on va directement aux urgences de l'hôpital. Les assistantes sociales nous parlent parfois de santé préventive et de santé curative. Pas très clair cela! Nous, on sait que ne pas pouvoir se soigner, c'est atroce. Car il y a aussi le prix des médicaments! "Après avoir été chez le médecin, je vais à la pharmacie et je demande au pharmacien ce qui est le plus urgent". Le plus terrible, c'est quand nous ne pouvons pas soigner nos enfants. Dans certaines régions il y a les maisons médicales. C'est bien, car on ne doit rien débourser si on est en ordre de mutuelle.

Cher Père Noël, vous avez un travail, même s'il est saisonnier. Souvent on nous propose du travail, mais ça ne va pas car on touche parfois moins en travaillant. Ils appellent ça "les pièges à l'emploi". Il s'agit de ces situations où l’incitant à aller travailler est insignifiant, voire inexistant. En effet, nous, on trouve anormal d’aller vers l’emploi et de ne pas recevoir une plus-value en salaire-poche en fin de mois.

Pendant l'enquête, on nous a demandé ce qu'on pensait de la justice. Dans nos vies, on ne comprend pas bien le sens de ce mot et le sens du mot équité non plus d'ailleurs. Certains d'entre nous croient qu'aller en justice, c'est aller en prison. Pas étonnant qu'ils ne cherchent pas davantage de justice! Et puis la justice, ça a deux vitesses: une pour les riches et une pour les autres. C’est une vraie injustice. Les riches ont plus de droits. Nos seuls amis, ce sont les avocats Pro Deo. Ils sont aussi les mal aimés, les mal payés. Ils sont jeunes, c'est bien, mais ils sont aussi moins expérimentés. Se payer un avocat qui a de l’expérience, c’est pour les riches.

Voilà, Père Noël, quelques réflexions que nous voulions vous partager. Nous avons l'impression de vivre dans la société du mépris. Nous ne comptons pas. Nos enfants non plus. Nous n'avons que des défauts et pas de qualités. Croyez-vous, Père Noël, que vous pouvez faire quelque chose pour nous? Par exemple, dire aux riches que nous sommes des personnes, que nous ne sommes pas des coupables, que souvent nous essayons de nous en sortir. Nous trouvons que la société aujourd'hui est de moins en moins solidaire, que c'est chacun pour soi. Or, il y a une chose que nous savons: seul, personne ne peut s'en sortir. Chacun pour soi, c'est un leurre, une erreur, une tromperie, un cul de sac. Voilà pourquoi, Père Noël, nous vous demandons de glisser dans votre hotte plein de jeux de société à distribuer, pour que les gens retrouvent le plaisir de vivre ensemble, de se rencontrer, dans le souci des autres. Plein de jeux de société, Père Noël, plein.